
Voilà déjà trois jours qu’il pleut. Nous roulons sur ce qui serait l’une des plus belles routes du monde, celle qui mène en Alaska, mais hormis la chaussée défoncée et les ours le long du chemin, nous n’avons eu droit à aucun panorama grandiose. Trois mille kilomètres depuis Calgary et 30 heures de route, dont 25 sous la pluie. Ce que les guides et les agences de voyages ne vous diront jamais, c’est que ces photos de carte postale qu’ils exhibent ne reflètent pas la réalité de chaque jour.
Après deux semaines de camping à Hawaï, nous avons pris la route vers l’Alaska, dans une voiture où nous avions aménagé un lit. Notre voyage à travers le Canada et les États-Unis durera près de trois mois. Nous dormirons dans des campings, mais aussi sur des parkings de supermarchés, ou encore planqués quelque part loin des grands axes. Nous grimperons des montagnes, parfois nous nous habillerons et nous laverons pour partir en ville, d’autres fois nous ne nous laverons pas pendant plusieurs jours, tout simplement parce qu’il n’y aura nulle part où le faire, ou pas d’argent pour le camping. Nous notons soigneusement toutes nos dépenses dans un tableau que vous pouvez consulter à tout moment. Pour financer ce voyage, nous avons travaillé les cinq derniers mois au Canada, où nous avons passé près d’un an avec une petite pause à Noël.
Tout ce qu’on pouvait oublier, on l’a oublié : coincés en montagne sans nourriture

Notre voyage a débuté le jeudi 29 juin dans la ville canadienne de Calgary, d’où nous sommes partis vers le Lac O’Hara, réputé pour être le plus beau lac des Rocheuses. Sauf que tout ce qu’on pouvait oublier, on l’a oublié. Nous avons dû faire demi-tour plusieurs fois, du coup nous étions à la bourre. On n’accède pas au Lac O’Hara comme ça : il faut réserver un bus trois mois à l’avance et seulement pendant l’été. Nous avons donc attendu un an, et au lieu de deux nuits au camping près du lac, nous n’avons réussi à en réserver qu’une seule.

Le départ était à 10h30, rendez-vous à 10h10. Nous sommes arrivés à 10h15. Lukáš a failli oublier ses chaussures de randonnée, et moi j’ai emballé tout ce dont nous n’avions pas besoin et oublié tout ce dont nous avions besoin. Résultat : nous nous sommes retrouvés là-haut au camping quasiment sans nourriture. Encore une fois. Les autres avaient des sacs entiers de provisions, et nous, nous avions quelques barres, deux bananes, deux boîtes de soupe en conserve et un peu de noix de cajou. Pour deux jours censés être consacrés à la rando en montagne. La seule chance que nous avions, sans même nous en rendre compte à l’époque, c’était la météo. Au Canada, elle nous était encore favorable.
Vous savez qu’un grizzly vous suivait ?

Pas étonnant que le lendemain, lors d’une rando plus exigeante de six heures, nous étions tellement dans les vapes que nous voyions à peine le chemin devant nous. La montée raide, où nous avons grimpé plus de 500 m de dénivelé sur 1,5 km, m’a mise à rude épreuve au point de devoir m’arrêter toutes les cinq minutes. Et par-dessus le marché, mon ventre gargouillait à m’en taper sur les nerfs, sans rien pour calmer la faim si ce n’est une petite poignée de noix de cajou. Une fois au sommet, un groupe de Canadiens nous a rejoints et nous a montré un ours qui se baladait en contrebas dans la vallée. Nous les avons laissés passer devant, car nous devions contourner la montagne par un sentier minuscule. Et soudain, je les vois s’arrêter et nous fixer. Je me dis qu’ils ont sans doute peur de l’ours et qu’ils veulent avancer en plus grand groupe.

« Vous savez qu’un grizzly vous suivait ? Il était à une centaine de mètres derrière vous ! » nous crient-ils quand nous les rattrapons. Ensemble, nous essayons de trouver un moyen de prévenir les gens au sommet, là où l’ours se dirigeait. On tente de leur faire des grands signes, mais aucune chance qu’ils nous voient, encore moins qu’ils comprennent ce qu’on essaie de leur dire. Au loin, on entend ensuite un coup de sifflet et on comprend qu’ils sont déjà au courant pour l’ours. Après un moment, rassurés qu’ils aillent bien, nous filons en bas pour attraper le premier bus jusqu’à notre voiture.

D’abord, la grêle nous est tombée dessus comme des rafales de mitraillette
Nous roulons sur notre itinéraire adoré. Cette route que nous avons gravée dans le cœur et que nous avons parcourue tant de fois l’été dernier que nous savons nommer chaque sommet et chaque lac à mesure qu’ils surgissent devant nous. La route de Lake Louise à Jasper est l’une des plus magnifiques au monde. Et franchement, nous n’avons encore jamais rien vu de mieux.

À Jasper, nous célébrons le « Canada Day ». Le 1er juillet, le Canada a fêté ses 150 ans, et pour l’occasion, on sert des pancakes ainsi que du café et du jus à volonté dans le parc local, pour un droit d’entrée de deux dollars. Deux dollars, c’est une bagatelle pour les Canadiens.
En quittant les montagnes pour rejoindre la route de l’Alaska, nous grimpons une dernière colline et, en disant adieu aux montagnes canadiennes, l’enfer baptisé « météo » fait son entrée.
Dès le premier jour, d’énormes grêlons nous mitraillent. On a beau faire demi-tour pour leur échapper, ils nous rattrapent. Au bout d’un moment, on s’arrête près d’un camping pour s’abriter, mais en vain. Alors on prie pour que ça passe. Et après vingt longues minutes, cette guerre contre les éléments se calme et nous repartons, escortés par une pluie sombre.
Le deuxième jour, nous passons devant un panneau annonçant l’entrée sur la célèbre et splendide route de l’Alaska. Pour l’instant, nous ne voyons que de la pluie. Neuf cents kilomètres de pluie.

Pas même une semaine de voyage, et déjà on veut geler notre compte
Nous nous sommes réveillés sous la pluie sur le parking d’un Walmart à Whitehorse, dans le territoire du Yukon, sans nous douter que cette journée allait être tout sauf bonne. Nous voulions parcourir au moins 700 km, mais nous avons vite senti que rien de tel n’allait se produire.

Nous sommes allés chercher notre café du matin, sans nous douter que nous allions bientôt hurler des jurons par la fenêtre, puis nous sommes partis à la banque. Notre compte sans frais valable un an chez CIBC arrivait à expiration et nous devions passer à un compte Smart pour éviter de payer des frais à chaque retrait. La conseillère tout sourire nous a accueillis en disant que ça ne prendrait que 10 minutes et que ce serait bien sûr possible. Nous y avons passé deux heures et demie, pour finalement repartir avec l’idée qu’ils allaient probablement geler notre compte, car nous n’avons plus de visa de travail, seulement un visa touristique. Autre souci : le compte ne nous autorisait pas à retirer plus de 800 dollars canadiens.

Nous filons donc vers l’Alaska avec environ 1500 dollars en liquide, et c’est tout ce qu’il nous reste : s’ils gèlent notre compte, on risque de se retrouver dans une sacrée galère. Nous avons quitté Whitehorse d’une humeur de chien, hurlant par la fenêtre sur l’autoroute : « ET ÇA SERT À QUI, HEIN ?! » Une fois qu’on a aussi lâché quelques jurons bien plus crus (toutes nos excuses aux éventuels Tchèques qui auraient pu nous entendre), on s’est sentis un peu soulagés.
Et voilà, ça fait déjà trois jours que nous roulons vers l’Alaska et il pleut toujours. On sait qu’il y a sans doute des montagnes tout autour, mais nous ne voyons rien. Parfois la chance nous sourit, parfois non. C’est ça, la vraie réalité du voyage.
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