Il existe des milliers de coins magnifiques dans le monde, où la magicienne qu’est la Terre ou la main de l’homme a créé des endroits où affluent les touristes du monde entier, juste pour pouvoir poster sur Facebook un selfie devant cette image qu’ils ont déjà vue mille fois sur des tasses kitsch ou dans des calendriers.
Mais ce ne sont pas ces tasses ni ces calendriers qui m’ont attirée pour la quatrième fois au Canada. Il y a aussi de beaux paysages tout près de chez nous — nos montagnes ne culminent peut-être pas à trois mille mètres, mais nous avons des montagnes qui, vues d’avion, ressemblent à des milliers de doigts dansant la polka.

Partir au Canada, c’est revenir dans un pays où les gens savent vivre. Selon l’OCDE, c’est l’une des nations les plus heureuses au monde. Et moi, j’ai déjà essayé trois fois de comprendre pourquoi, comment c’est possible, alors que la population se compose avant tout de migrants. Comment peuvent-ils tous être aussi « incroyablement gentils » ?
« Et parfois, ça me tape sur les nerfs qu’ils soient toujours aussi gentils. Moi, je vais au boulot, j’ai envie de râler un bon coup, et eux ils sont tellement contents. Qu’est-ce qui ne va pas chez vous, les gens ! » raconte un ami travaillant à Calgary.
Quand j’ai convaincu Lukáš de déménager quelques mois au Canada, j’avais un peu peur d’avoir finalement inventé toute cette gentillesse, et qu’une fois sur place, on découvre qu’ils n’étaient pas si aimables. Surtout qu’on a atterri à Montréal, dans la province de Québec, où les Canadiens sont les moins gentils de tout le Canada (mais quand même plus gentils que les gens de la plupart des pays européens).

Je n’aurais jamais cru revenir à Montréal seulement trois ans plus tard, et cette fois en sortant de l’aéroport avec un papier orné de feuilles d’érable et un tampon m’autorisant à travailler un an dans ce pays où les gens aiment encore vivre. On a documenté nos presque 5 mois au Canada sur Facebook.
Ce qui fait des Canadiens la nation la plus gentille du monde, Lukáš l’a découvert dès le premier jour à Montréal. On voulait acheter quelque chose à manger, sans réussir à trouver un supermarché, et on a fini par tomber sur une épicerie de produits indiens.
« Je peux vous aider ? » s’empresse un autre client, qui lit sur nos visages la fatigue d’une journée entière de voyage. Il vient visiblement souvent ici et essaie de nous conseiller ce qu’on devrait acheter.
« Il y a un supermarché juste à côté, attendez, je vais vous trouver l’adresse », dit-il en appelant l’hôtel où il travaille, puis il nous montre le chemin sur son téléphone.

Notre vendeuse de Canmore en sait plus sur nous que nos voisins de chez nous
« Attendez avant de partir, il faut absolument que vous goûtiez ça. » nous lance-t-il quand on lui dit qu’on n’a pas faim et qu’on n’achète pas ce qu’il nous conseille. Finalement, on repart avec plusieurs spécialités indiennes qu’il nous achète lui-même « parce qu’il faut tout simplement les goûter ». Et là, je me suis sentie soulagée. Ici, les gens n’avaient pas changé.
« Je ne sais pas ce qu’ils ont — ces gens. Le samedi, ils sont tous énervés. Aujourd’hui, j’ai eu un vrai psychopathe, on aurait dit qu’il voulait tuer quelqu’un. Vous vous rendez compte ? » nous raconte avec énergie une caissière de supermarché à Calgary, incapable de comprendre que quelqu’un puisse être en colère. Elle rit, et nous, on la regarde bêtement, étonnés qu’elle puisse déballer autant tout en mettant nos courses dans les sacs. Puis elle nous tend les sacs et nous souhaite une bonne journée.
À Canmore, on a fini par avoir notre vendeuse à nous, celle qui cumule deux boulots, nous sourit toujours de ce sourire fatigué et nous raconte que dans deux heures elle enchaîne sur une autre garde. Et nous aussi, on lui raconte des choses. Notre vendeuse en sait plus sur nous que nos voisins en Europe. Et nous, on sait laquelle des caissières s’envole bientôt pour se marier chez elle aux Samoa, ou si elle a un chat ou un chien à la maison. Le jour de notre départ, on l’a vue pour la première fois pleine d’énergie. « Je n’ai plus qu’un seul boulot ! Et je termine bientôt ici aussi. »

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Comparer les prix des voitures au Canada →C’est dans l’air
« Comment allez-vous, d’où venez-vous, ça vous plaît ici ? Vous voulez un conseil ? Non, on n’a pas de chambre libre, alors je vais essayer d’appeler l’hôtel d’à côté pour voir s’ils en ont, vous voulez ? » C’est sûrement dans l’air. Moi aussi, je l’ai attrapé. Ceux qui respirent cet air toute leur vie, c’est devenu comme une drogue. Tu travailles dans un hôtel, mais pour les gens qui appellent, tu cherches une place même chez les concurrents.
Quand on déménage à Lake Louise pour devenir guides, on est déjà capables d’interviewer quelqu’un en 30 secondes — du moment qu’il parle anglais — et, en prime, de lui expliquer ce qu’on fait là nous-mêmes.
Et ma réplique préférée, que je répétais souvent quand les Américains me lançaient, surpris : « Les Canadiens sont teeeeellement gentils ! » Moi, je leur écarquillais les yeux et je répondais : « Je saaais, hein. »
Je comprends maintenant pourquoi une entreprise exporte l’air de Banff en bouteilles à travers le monde — peut-être qu’on devrait en acheter nous aussi. Peut-être qu’on devrait inviter un peu plus ce sourire dans notre vie. Peut-être qu’on commencerait à prendre davantage soin de notre entourage. Ou alors, peut-être qu’on jetterait juste un tas d’argent par les fenêtres sans que rien ne change.
Je suis assise chez moi à boire un café dans une tasse sur laquelle est écrit : « Mountains are calling and I must go. » Ces montagnes, ces sommets dont je vois encore les formes, 5 mois plus tard, dès que je ferme les yeux. Mais ça, ce sera pour la prochaine fois.
/Récits d’un Working Holiday au Canada/

